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Articles
L’exil, dit-il
vendredi 21 novembre 2008 - par Farid Laroussi
Je connais les barbares. Longtemps je fus un des leurs. Dans mon HLM la France avait une odeur de chien mouillé, genre berger allemand. Aujourd’hui la République a du mal à reconnaître ses enfants, ceux qui lui rient au nez, la sifflent, bref la prennent pour une fille de charbonnier, elle qui s’était crue impératrice du temps des colonies. On est en 2008. La laïcité fait force de loi. Dans son orbite les discriminations ont bien tourné. Je veux dire qu’il n’y a pas eu de miracle. Il y a des existences ravagées dans le tout-à-l’égoût de l’origine insituable. Un nom, une couleur de peau, une confession religieuse. Nos compatriotes devraient pourtant savoir qu’on ne fait jamais semblant d’être français. Reste la possibilité de faire place nette. Mais au fond peut-on se tourner ailleurs sans se contredire ? Oui l’émigration des enfants d’immigrés d’aucuns argueront. Mais là ce n’est même pas un exil, tout juste du désamour. Dans nos nuits américaines il y a toujours un rêve qui dit un nom. Ne croyez donc pas ceux qui soutiennent que la patrie confine à la métaphysique. Les choses sont plus simples : la France est un drame bref qui dure longtemps, une fièvre qui brûle les coeurs les plus froids. Les voitures cramées à côté ? De la rigolade pour une déontologie exsudée par des médias mercenaires ! Nulle désillusion ne se compare à celle de fils sans lendemain que nous fumes. A croire qu’après le printemps de l’immigration a suivi l’hiver de l’intégration. Pour peu qu’on ait du sang post-colonial dans les veines, on a toujours le sentiment de ne pas avoir assez duré. Quant on me demandait : « Francais oui, mais de quelle origine au juste ? » une anxiété me prenait à l’idée de recommencer à être quelqu’un d’autre. Juste pour faire plaisir, pour rassurer aussi. On finit par oublier, ou presque. Du côté de mon Toulouse je faisais les vendanges. Les corneilles guettaient le grain écrasé. Mes amis, Bernard, Stéphane, quittaient le bureau, à la préfecture ou à la mairie. Le soir virait au rose, c’était leur vie. On dissèque les phrases, puis les émotions. On se rend compte qu’on n’a rien pu inventer comme fausse note dans l’accordéon de la vie de Français-d’origine-quelque chose. J’aimerais pourtant que la ritournelle me lâche depuis que j’ai mis l’Atlantique entre moi et tout ça. Rien n’entaille la double trahison de la mère-patrie sur notre dos et entre soi-même, dévorés que nous étions par l’ombre attardée de la citoyenneté. Le jour des élections nous faisons encore antichambre. Notre bulletin de vote n’arrive pas à l’Assemblée nationale. Des gens bien intentionnés, blancs judéo-chrétiens quoi, débatent, décrètent en notre nom, normal nous n’avons pas d’Histoire pourquoi aller nous occuper de celle des autres ? C’est drôle lorsque je vois mes étudiants américains se griser de la banlieue, en faire leur western puisque que les westerns sont morts pour de vrai. Il leur suffit de quelques films très « cité », de musique rap, pour que les personnages surgissent : le beur, le flic, le chômage. On ne peut guère leur en vouloir d’être fascinés par la banlieue si c’est pour oublier le ghetto. L’histoire finit toujours par creuser dans la géographie, question de temps et de pouvoir. Je leur dis que le racisme à la française est plutôt idéologique, il est vieux et sûr de lui. Celui à l’américaine est sociologique, il jouit de ses complicités économiques et religieuses. A peine me croient-ils. La mondialisation a compliqué la problématique : plus on échange, plus on ferme les frontières. En vérité c’est l’agonie du socialisme marxisant qui a révélé le triomphe du capitalisme mondialisé. Nous naviguons dans un univers propice à l’uniformité et en même temps exalté par son pouvoir de fragmentation. Les établissements financiers sont renfloués tandis que le tissu industriel se pare de sa défroque de plans sociaux et de délocalisations. Ansi le non-lieu de la mondialisation fomente-t-il contre la nation. Forcément la mémoire devient cette dame d’un certain âge qui attend chaque nuit que son amant de jadis gratte aux volets. Que le fil narratif dévie, que le profil change, tout alors devient suspect dans le grand moule du nationalisme. La Marseillaise que l’on conspue au Stade de France est-elle la même que l’on jouait à Alger, à Dakar, ou à Saïgon, cent ans plus tôt ? C’est reposant de désapprendre l’ironie de l’Histoire. C’est bien connu, la diversité n’existe pas en France. Tout fonctionne comme si cette tranche post-coloniale de la France était incapable de créer sa culture, son programme politique surtout. Sans jamais manquer de ferveur démocratique, nous sommes restés loin de songer devenir de ces gens des partis que ne fait déroger tant que la représentation par le haut. « A nous le Palais Bourbon, à vous la case de l’oncle Ali ». L’interdit ou la non-reconnaissance de l’altérité citoyenne me font penser à ces voies ferrées où l’on ne voit guère de train roulant en sens inverse. La nuit peut-être. Sinon c’est à sens unique. Y-aurait-il donc des voyages en retour que l’on ne ferait pas ? Rien de très précis, parait-il. Comme pour ceux qui voulaient à tout prix que je m’appelle David. Et aussi quelques mauvais professeurs pour qui la formule -Pour choisir une carrière- était le meilleur moyen de remettre sur les rails le vieux train colonial : mécanicien, chauffagiste, électricien voilà qui assurera ton avenir et celui de la France ! Ce flou me rappelle des photos. Un de ces exercices à la Perec dans son souvenir d’enfance. Nous sommes droits dans nos galoches. Il faut être quelqu’un d’autre. On sait faire. Pas juste être le camarade de classe de seconde, l’arrière de l’équipe de football, ou le pote de service à cheval sur une mobylette. Là on serre les dents, ça remonte depuis les tripes. Déjà en voie de fixation, le sourire stylisé, on affichait l’ambition de partir, dire un jour qu’on est « arrivé ». Mots clésFarid LaroussiFarid Laroussi est professeur de littérature française contemporaine et de littérature du Maghreb d’expression française, à l’université Yale (New Haven, Connecticut). Du même auteur, à lire sur oumma.com :
Vos réactions et commentaires sur cet article9 décembre 2008
Poil de Carotte a dit :
Les HLM ne sont pas un signe d’exil, ils ont été créé après la guerre pour faire face aux destructions. Les personnes les ayant habitées ne les ont pas dégradés, pourtant ils n’avaient pas toutes les fonctionnalités (...) (Lire la suite)
22 novembre 2008
Oumma.com-uk-fan a dit :
DIDIER
Merci pour votre reponse interessante. Les accusations formulees contre la France dans le rapport 2008 du gouvernement rwandais sont effroyables. Votre intervention, certes pertinente, ne repond pas a la question : Pourquoi le (...) (Lire la suite)
21 novembre 2008
Didier a dit :
A oumma.com-uk-fan
Je me permets de réagir à propos du Rwanda que vous évoquez, et sur "les agissements de la France au Rwanda en 90-94" qui démontreraient "un mépris des Africains" (je vous cite).
Je voudrais porter à votre connaissance (...) (Lire la suite)
21 novembre 2008
Oumma.com-uk-fan a dit :
ERRATUM. Il faut lire : Le mode de vie musulman et occidental sont-ils compatibles ? au lieu d’incompatibles. (Lire la suite)
21 novembre 2008
Oumma.com-uk-fan a dit :
A Farid Laroussi
Voici les resultats d’une enquete realisee par les efforts conjoints d’ organisations europeennes et americaines.“The inaugural Transatlantic Trends : Immigration public opinion survey.” (...) (Lire la suite)
20 novembre 2008
Oumma.com-uk-fan a dit :
Farid Laroussi ecrit : « le racisme à la française est plutôt idéologique »
Les Francais ne sont majoritairement pas racistes mais le comportement de certains hommes politiques et intelectuels francais est impregne de racisme ideologique. (...) (Lire la suite)
19 novembre 2008
farid B a dit :
Bonjour, salam,
C’est une reflexion interessante qui parle d’exil et d’integration.
L’exil volontaire ou imposé. Partir ou rester ?
C’est Mahmoud Darwich poète palestinien exilé aux Etats-Unis (décédé recemment) (...) (Lire la suite)
19 novembre 2008
Abou Tahar al-Tlemceni a dit :
Il ne s’agit pas de dire que l’Amerique c’est les paradis, nul n’est naif a ce point ! Le sujet ici, me semble-t-il, est que la France reste invivable pour les enfants de l’immigration post-coloniale. Nul Francais (...) (Lire la suite)
19 novembre 2008
Victor a dit :
Je comprends parfaitement le sens du texte de Farid Laroussi. Lorsqu’on naît dans un pays et que l’on aimé ce pays, lorsqu’on a réussi un parcours exemplaire sur le plan scolaire et qu’à la fin on est discriminé, je (...) (Lire la suite)
19 novembre 2008
thé ou café ? a dit :
De fait le monde n’est pas manichéen, Mr LAROUSSI a tort et raison à la fois... Nier l’existence d’un racisme post-coloniale serait démontrer d’un aveuglement certain, mais en faire le fondement idéologique et immuable de (...) (Lire la suite)
19 novembre 2008
Eric a dit :
Un texte d’une grande force et émouvant. (Lire la suite)
19 novembre 2008
Didier a dit :
Difficile de ne pas voir une profonde aigreur dans ce texte. Cette aigreur qui noircit le gris que l’on rejette et qui éclaircit le gris que l’on accepte, et qui tôt ou tard devient manichéisme.
Ce que décrit l’auteur (...) (Lire la suite)
19 novembre 2008
grya26 a dit :
Moi même fils d’émigré algérien, vivant en France depuis toujours et ayant participé à la lutte contre la colonisation,(mes oncles sont tombés pour l’indépendance de l’Algérie)j’ai connu bien des agressions racistes (...) (Lire la suite)
19 novembre 2008
je serai mal placée pour me sentir complètement concernée par cet article et pourtant... Je fais partie de ceux arrivés en début des années 90 en France ("fuyants" un climat insoutenable en Algérie)avec un diplôme universiataire... et qui ont pu (...) (Lire la suite)
19 novembre 2008
hassane a dit :
mercii beaucoup Farid, je dis aux autres francais boycotés de bouger pour changer la donne. (Lire la suite)
19 novembre 2008
Acher a dit :
Très intéressant. Ici, au Canada, justement, je connais plusieurs "enfants d’immigrés" qui se plaisent car ils ne sont pas assez français, et ne parlent pas non plus arabe. Donc ni Marocaine, ni Tunisien, ni Français, même si effectivement (...) (Lire la suite)
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